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Une résolution européenne injuste

Discours prononcé par François Zimeray
Député Européen Membre de la Commission des Affaires Etrangères et de la Défense
le 10 avril 2002
Avant le vote de sanction appelant à suspendre les accords d'association entre l'Union Européenne et Israël
(vote non entériné par les Ministres européens divisés)

Chers collègues,

Comme la plupart d'entre nous, je ressens avec douleur les événements qui emportent nos espoirs de paix au Proche-Orient. Tous les événements. D'abord les attentats qui ne cessent de baigner de sang le coeur d'Israël et de plonger dans le malheur et la crainte ce pays auquel nous attachent tant de valeurs. Ensuite, les souffrances du peuple palestinien, endurées tant du fait de la répression consécutive aux attentats que du fanatisme et encore de la corruption de ses dirigeants.

Comme vous, je me dis quíil faut agir, «faire quelque chose» parce que je crois que l'histoire de l'Europe nous dicte des devoirs particuliers mais aussi parce qu'elle peut servir utilement d'exemple pour les Palestiniens comme pour les Israéliens. Comme vous, j'ai lu le projet de résolution qui sera soumis au vote du Parlement européen au nom de notre groupe. Que dit-il ? Ce projet vise notamment à suspendre l'accord d'association Europe-Israël, exceptionnelle sanction qui n'avait jusque là été prise que pour le Soudan, le Nigeria, la Serbie, et le Togo. J'ai à coeur de vous dire, quoi qu'il m'en coûte, que cette initiative me paraît être une erreur politique, mais plus encore qu'elle constitue une faute morale dont les auteurs n'ont manifestement pas pris toute la mesure.

Nous y proclamons notre aversion pour le terrorisme mais nous condamnons avec force une opération dont le seul but est de poursuivre les terroristes. Est-il normal que des factures relatives aux opérations suicide annotées de Yasser Arafat aient été découvertes dans son quartier général, comme des centaines de kilos d'explosifs ? Est-il admissible que les assassins du ministre israélien du tourisme y aient trouvé asile ? Ces nouveaux éléments, apparus lors des perquisitions des 1 et 2 avril dernier à Ramallah n'éclairent-ils pas d'un autre jour l'intervention israélienne ? En tous cas, ils auraient justifié une évolution de notre position vis-à-vis de la centrale Palestinienne.

L'erreur politique c'est d'abord de vouloir sauver une fois de plus le soldat Arafat qui aura toute sa vie fait le choix du pire et trahi le camp de la paix. En 1996, il fit échouer Pères. En 2000, il fit chuter Barak et provoqua l'élection de Sharon. Est-ce être partial que de constater qu'il refusa de saisir la paix qui était là, à Camp David ? Est-il excessif de considérer que durant les douze années de calme qui ont suivi Oslo il se révéla incapable d'administrer les territoires dont il avait la charge dans le sens du développement et le bien public ? A cet égard, les informations qui circulent sur la corruption au coeur de l'autorité palestinienne ne sont pas de simples rumeurs, elles ont été relevées par la Cour des Comptes de l'Union Européenne, et c'est un fait politique dont nous n'avons jamais voulu tirer les conséquences.

Erreur politique encore parce que cette déclaration comme toutes celles que nous avions précédemment adoptées - repose sur le postulat qu'il n'y a pas d'autre choix que celui d'Arafat et que toute relève plongerait nécessairement la région dans le chaos ; il est vrai qu'Arafat dirige seul et n'a jamais voulu préparer sa succession. Mais c'est mal connaître la société palestinienne - et c'est lui faire injure- que de considérer qu'il n'y a pas en elle des responsables publics intègres, soucieux des intérêts de leur peuple, réellement désireux et capables de construire une paix avec ses voisins. On le sait, la société civile comme politique palestinienne ne manque ni de talents ni de bonnes volontés. Comme vous, je mesure bien pourtant la popularité que confèrent au raïs dans le monde arabe ses postures pseudo-heroïques, mais le narcissisme ne tient pas lieu de ligne politique et nous ne saurions admettre que Yasser Arafat constitue l'indépassable horizon politique des palestiniens. Erreur politique toujours car notre déclaration sera interprétée comme un nouveau témoignage de complaisance envers un terrorisme qui demain frappera bien au-delà du Moyen-Orient. Ainsi durant plusieurs années, alors que les accords d'Oslo s'appliquaient, nous avons fermé les yeux sur un système éducatif dispensant une pédagogie de la haine raciale, du Djihad et du martyre. Tous les jeunes qui se transforment en bombes humaines ont reçu cet enseignement, malheureusement financé par le contribuable européen.

Une erreur politique enfin parce que nous níavons jamais su tenir un langage qui suscite, par delà les critiques parfois légitimes, la confiance des israéliens, avec pour conséquence un discrédit de l'Europe et pour tout dire un recul de son influence qui n'a d'égal que la croissance de son engagement financier.

Erreur politique, mais surtout faute morale. Parce que nous n'enracinons pas nos paroles dans la mémoire des faits, parce que nous nous servons de ce conflit pour régler des comptes avec notre propre histoire, parce que nous cédons à la force des images sans les mettre en perspective, parce que nous jugeons sur l'apparence et que nous avons renoncé une fois pour toutes à contrarier l'opinion publique.

Il est, paraît-il, urgent de sanctionner Israël, alors que nous avons attendu deux ans pour condamner les attentats antisémites qui, cinquante ans après la nuit de cristal, frappent en Europe les personnes comme les lieux de culte ou les écoles juives. Comme nous avions également omis de nous indigner du lynchage barbare de deux Israéliens par une foule ivre de sang et comme nous continuons à nous taire devant les exécutions sommaires des palestiniens qualifiés honteusement de "collaborateurs". Il est vrai que nous nous étions déjà tus lorsque le dictateur syrien proféra des propos ouvertement antisémites sur notre sol et que nous avions aussi laissé notre honneur à Durban où dans les mots s'annonçait le 11 septembre.

Depuis que Yasser Arafat a déclenché la seconde Intifada, les civils israéliens vivent chaque jour dans la peur du massacre, et nous nous contentons de condamner verbalement les attentats sans jamais agir de tout notre poids politique et économique pour que soient arrêtés et punis leurs auteurs, leurs complices et leurs instigateurs. Tout au contraire, si l'on se réfère au projet de résolution, nous devrions sanctionner ceux qui les poursuivent ! Il faudra quand même expliquer pourquoi ces crimes suscitent chez nous moins d'indignation militante, de résolution que les représailles ciblées et leurs conséquences, certes parfois tragiques pour des civils ; Il faudra expliquer pourquoi, alors quíIsraël a été contraint par la passivité de l'Autorité palestinienne à rechercher les auteurs de ces actes parfois au sein même de sa direction, il s'est trouvé des européens pour leur offrir de servir de boucliers humains.

A Nanterre, la semaine dernière, les Français ont touché du doigt avec horreur ce que pouvait être la folie meurtrière ; ils peuvent imaginer ce que ressentent les Israéliens en butte aux attentats en moyenne toutes les deux heures. Je demande au nom de quoi Israël devrait-il être le seul Etat qui devrait laisser assassiner les siens ? A-t-on pensé, avant de rédiger notre déclaration, aux enfants qui ont perdu leurs parents dans les attentats, aux parents qui ont perdu un enfant, à ces familles brisées qui avaient cru échapper à la persécution et aux malheurs rencontrés souvent chez nous, en Europe ? De toute évidence, leur sort inspire moins de compassion que celui des hommes en armes "assiégés" dans les lieux saints qu'ils ont pris en otage. On pourrait le déplorer mais là n'est pas l'essentiel. Au nom de quelle éthique faudrait-il négocier avec les terroristes ? En France, a-t-on négocié avec les terroristes du GIA ou avec le preneur d'otages d'une école de Neuilly ?

Nous devons, si nous prétendons jouer un rôle dans l'avenir du monde et tout simplement si nous entendons être digne de notre héritage spirituel, entendre les leçons que nous inspire avec force notre histoire, affirmer que rien, aucune cause, aucune raison ne peut justifier qu'il soit délibérément porté atteinte à des civils. Et vis-à-vis du terrorisme, notre attitude concrète n'a pas toujours été aussi claire que nous voulons bien le croire.

Ainsi, il y a de la complaisance à justifier le terrorisme par le désespoir. Cette explication est facile mais elle est fausse et, pour tout dire, infâme. Elle est fausse parce que nos esprits rationnels et cartésiens ont du mal à concevoir que le fanatisme ne naît pas du désespoir, mais au contraire de la folle espérance d'un au-delà "peuplé de vierges". Elle est infâme parce qu'expliquer le terrorisme c'est déjà le justifier. Justifierait-t-on l'acte fou de Nanterre par le désespoir ? « L'histoire humaine est une vallée de larmes » et pourtant, jamais, nulle part l'on n'avait vu de tels actes. Il n'y a rien de grand, rien de noble dans cette forme de terrorisme que l'on appelle injustement martyre, c'est la façon la plus lâche et la plus monstrueuse de défendre une cause.

Dans nos précédentes résolutions, nous avions pris l'habitude, au mieux, de renvoyer les parties dos à dos, comme si les torts étaient nécessairement partagés. Ce qui nous donne bonne conscience, l'illusion d'être juste. Bien sûr, on peut critiquer Israël, la politique de son gouvernement, mais comment mettre sur le même plan système dictatorial et démocratie ? Ceux qui commettent ces attentats et ceux qui cherchent, même brutalement, à y mettre fin ? Comment ne pas faire la différence entre ceux qui visent délibérément des civils parce que c'est le mode d'action politique qu'ils jugent le plus efficace et ceux qui subissent leurs actes ? Renvoyer les parties dos à dos, refuser de juger, c'est déjà faire preuve d'aveuglement moral. Mais, en réalité, cette résolution n'est même pas équilibrée puisqu'elle ne condamne aucunement Arafat pour ses choix désastreux et ses appels incessants au Djihad, réservés à la langue arabe.

Et puis il n'est pas interdit d'être décent. Il nous faut beaucoup d'orgueil pour sanctionner Israël, son peuple, son armée de civils, sa vitalité démocratique. Et si la responsabilité collective a un sens, je ne suis pas sûr que notre histoire lointaine ou notre passé récent nous qualifient vraiment pour porter de tels jugements. Il suffit de voir comment, lorsque nous avons réagi, nous étions nous-mêmes confrontés à des difficultés analogues. Est-ce l'Italie des carabiniers de Gênes ou bien la Suède des gendarmes de Göteborg qui donnent à Israël des leçons de mesure dans le maintien de l'ordre public ? Est-ce la France dont le contingent campa aux portes de Srebrenica durant les massacres ? Est-ce l'Espagne qui réprima comme l'on sait les terroristes basques ? Est-ce l'Angleterre qui censura la guerre des Malouines qui donne à l'état hébreu des leçons de transparence ?

Plutôt que se précipiter pour accabler à nouveau Israël, nous ferions mieux de nous interroger sur les conséquences désastreuses des positions invariablement critiques que nous avons adoptées depuis des années et dont le seul effet a été de renforcer l'isolement des pacifistes israéliens et de radicaliser leurs positions : « vous avez détruit le camp de la paix » écrivit récemment un ancien militant de Shalom Archav.

Ensuite, nous avons incité les dirigeants palestiniens à l'intransigeance, et forts du soutien inconditionnel de l'Europe, ils ont cru devoir refuser les offres de paix et surenchérir par la violence.

Mes chers collègues,

Cette résolution n'est ni juste, ni utile. L'Europe pourrait pourtant apporter une contribution décisive, elle a les moyens d'être crédible. Il faudrait pour cela qu'elle reste dans son rôle en aidant à un vrai développement des territoires palestiniens - et demain de l'Etat palestinien - en posant comme condition absolue de son concours le respect des droits fondamentaux.

François ZIMERAY

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